Poirier, féroce compétiteur du ab-roller

Le Nautilus a dû perdre pas mal de clients depuis que Poirier produit et collectionne les rythmes dansants d’ici et d’ailleurs. Bien ancré à Montréal mais présent un peu partout sur la planète, ce producteur/Dj propose un son hybride, exotique et familier en même temps. À l’image de sa ville natale. Côté production, il dit boucler la boucle du soca bientôt, alors profitez-en pendant que ça dure. En show, difficile de rester sage devant le mélange hip hop, soca, grime, reggae, dancehall et booty bass accompagné d’emcees comme Face-T, Seba et Boogat, présent lors de notre conversation. Entrevue avec le compétiteur féroce du ab roller.

Parle-moi de tes débuts à la radio, sur Branché Monde à CISM.

De 91 à 94, François Dion a diffusé cette émission. J’ai poussé pour réintroduire le projet à la radio. Il y avait déja une émission de musique électronique la nuit à CKUT, mais je trouvais ça important que les francophones qui se couchent pas à 6h du matin puissent écouter ce genre de musique là. J’ai fait ça presque 5 ans. Quand j’ai arrêté ça a coïncidé avec le moment où j’ai commencé à produire de la musique. Ni un ni l’autre rapportait, mais j’étais beaucoup plus intéressé par la production. J’avais le goût de voir ce que ça pouvait donner. N’empêche que la radio c’est un média que j’adore.

Si t’étais pas DJ qu’est ce que tu ferais?

Soit animateur radio, soit peintre – abstrait.

Est-ce que tu peins en ce moment?

J’ai plus le temps, j’ai arrêté vers 2002.

T’as peint certaines de tes pochettes non?

J’ai fait la pochette de “Sous le manguier” (2002) – ndla: qui ressemble étrangement à la place de l’homme au Parc Jean Drapeau – , et “conflits” (2003) c’est un montage qui comprend un de mes dessins.

Qu’est ce que ça changé pour toi d’être signé sur Ninja Tune?

C’est travailler avec une structure établie, solide. C’est travailler avec une équipe. L’étiquette est indépendante mais elle a les reins assez solides, c’est un nom que les gens connaissent un peu partout. Il y a énormément d’artistes sur Ninja Tune.  Ce qui est fascinant pour moi c’est que j’ai joué beaucoup de musique de Ninja Tune quand j’étais à la radio, j’ai suivi ces artistes là. Quand je vois Amon Tobin maintenant, on jase. Mais je l’ai interviewé en 97 et j’étais juste un groupie!

Comment ça c’est fait avec Ninja Tune?

Progressivement. Dans des soirées je côtoyais Ghostbeard, qui travaille pour Ninja Tune. On se disait qu’on devrait faire quelque chose ensemble. On a essayé en 2006, le timing était pas bon. Finalement en 2007 j’ai sorti “No Ground Under” sous Ninja Tune.

T’es passé du techno minimaliste au hip hop classique puis au dancehall, socca, grime etc… Est-ce que tu vois ça comme une évolution?

Les cheveux ça pousse lentement. Si tu vois pas quelqu’un pendant deux ans, qu’il avait la tête rasée et qu’il ne les a pas coupés, il va avoir les cheveux longs. Musicalement ça a été progressif. Le changement peut sembler choquant pour ceux qui n’ont pas entendu tout ce que j’ai fait. J’ai commencé plutôt ambiant, j’intégrais déjà des riddims sur “conflits” (2003), après j’ai fait “Beats as Politics” (2003) qui était un peu plus carré. En terme de voix, Seba était là dès “conflits”, et sur “Beats as Politics” je l’ai fait rapper sur des beats dancehall. J’ai approfondi cette rythmique là avec des chanteurs dancehall. Maintenant je suis à Barcelone avec un chanteur en espagnol! (rires).

Mais y a toujours un lien entre chaque projet. Go Ballistic et Blazin sur “No Ground Under” préfigurent le soca sur “Running High” (2010).

Comment ça se passe avec les emcees?

C’est pas toujours simple. Le contact initial peut se passer vraiment longtemps avant que quelque chose débouche. Avec Face-T, par exemple, on s’est rencontrés pis on s’est dit qu’on ferait quelque chose ensemble. Mais ça a pris deux ans. Des fois les gens avec qui je travaille ne sont pas habitués au ryhtmes que je leur propose. Ça demande beaucoup de confiance. Parfois c’est compliqué pour moi parce que j’approche parfois des gens qui ne me connaissent pas trop, entre autres parce qu’on appartient à des scènes qui ne se sont pas encore croisées. Je donne beaucoup de liberté mais je suis aussi très exigeant. Je sais où ça doit aller. Des fois les emcess ont peur de la latitude. Ils sont habitués à des règles strictes au niveau des structures, des montées et des bridges. Moi je m’en fous un petit peu. Des fois c’est trop de liberté sur un objet auquel ils sont pas habitués. Donc ça peut parfois être long. J’ai fait une chanson avec Abdominal (City Walking), ça lui a pris un an à l’enregistrer.

Est ce que tu testes ta musique dans tes soirées à Montréal (Bounce le gros, Carnival, Bridge Burner) avant de la sortir?

Le matériel dansant doit être testé dans un endroit dansant. J’ai joué Karnival et Wha la la leng, qui sont sur l’album “Running High”, à Bounce le gros. J’avais des brouillons d’une minute et demi, tout nouveaux. Je voulais voir. Les gens réagissaient positivement alors que me suis dit que j’allais faire quelque chose avec ça. J’ai sorti les chansons deux ans plus tard. En 2009 ça été suprenant pour le gens, mais j’avais l’idée depuis 2007 déjà.

Tu as pris position publiquement sur des sujets qui touchent le milieu artistique au Québec. Par exemple, t’as publié une lettre ouverte sur l’écart entre la promotion de Montréal comme ville créative sur papier versus les politiques frileuses sur le bruit dans les faits. T’as aussi parlé du peu d’accessibilité du gala de l’ADISQ. Est ce que tu vois ça comme une partie de ton travail?

Boogat: C’est son hobby.

P: C’est mon devoir de citoyen. C’est des sujets qui me touchent. L’ADISQ je trouvais ça important d’en parler publiquement, je savais que ça allait les embarasser un peu. Ils m’ont rappelé d’ailleurs.

Est-ce qu’ils ont concrètement changé le coût d’inscription au Gala?

Non. Mais ils ont fait quelques changements, d’autres personnes avaient fait des commentaires. J’avais aussi entraîné d’autres changements, comme inclure des albums avec beaucoup de matériel anglophone. “No Ground Under” et un album de Chromeo ont pu être éligibles grâce à ça.

Pour la SAT, c’était deux poids deux mesures. Il a y un discours qui n’est pas nécessairement appuyé concrètement. Je tiens à ma ville. Je tiens à cet espace qu’on a chez nous, cette ambiance, cet endroit créatif. Ça peut être très rapidement restreint. Ça c’est passé ailleurs, ça me tente pas de faire partie d’une de ces villes là. Des fois les instances municipales ne sont pas au courant de l’embrayage qu’ils démarrent. Ça peut faire boule de neige. Par exemple, avant de concevoir le quartier des spectacles, plusieurs artistes on étés évincés de leur lofts sur St-Laurent/Ontario par des tactiques folles, comme arrêter les ascenceurs. Ou bien par exemple la fermeture du Sona, ou de l’ancien espace de la SAT dans l’édifice, qui sont restés inutilisé pendant 7ans…

Est-ce que tu penses qu’il y a de la place pour de la musique comme la tienne dans le quartier des spectacles?

Oui! À mesure qu’on vieillit, d’autres gens de notre génération prennent des positions de pouvoir ou d’influence. Ces gens là sont moins intimidés par ce qu’on fait. Faut être patient. Des fois il y a des années de vache maigre. Il faut surtout pas être aigri ou amer. On peut être mécontent, mais on va continuer à faire ce qu’on a à faire. Si un jour la main nous est tendue, la nôtre l’est déjà. Alors on fera quelque chose.

Sur ton label Also, t’as un Tunisien qui rappe sur du dancehall, un haïtien-québécois qui revisite le rigodon. Est-ce que t’es le Bouchard-Taylor de la musique?

Cette idée là m’est venue via Boogat. King Abid, L’Xtrmst et Boogat, ils ont tous fait autre chose avant. Il y a cinq ans ils n’auraient pas pensé faire ce genre de musique là. Moi je suis déjà dans ce type de musique, je peux pas les laisser passer. C’est des choses qui se passent au Québec, ça fait partie de notre industrie musicale autant que n’importe qui sur Audiogram. Le but de des soirées Karnival, de Bounce le gros, de la musique que je fais, c’est de faire accepter au Québec, surtout aux québécois francophones, que cette musique (provenant d’ailleurs) fait partie de nous tout autant que le français. Le français n’est pas nécessairement la base de notre culture. Le français c’est cool, je l’adore, je le parle, mais notre culture est plus diverse que ça. Je pense à Boogat ici, qui a fait dix ans en français. Si Boogat chante en espagnol devant des espagnols aujourd’hui à Barcelone, c’est parce qu’on l’a fait à Montréal avant tout. On croit à ça et on le pousse. Il faut laisser une chance aux gens d’adopter ça. Pas de façon violente ou imposée. C’est une proposition, on leur demande de venir avec nous. C’est le vrai projet.

À moins que je me le fasse voler gentiment, Boogat sera sur Also aussi. C’est des coups de coeur, une chanson c’est tout. Les gens produisent trop de musique. Also c’est plutôt juste: un.

Comment tu décides quoi sortir en quel format?

Au gré de ce que je compose. Je viens de terminer un deuxième EP de soca. J’ai encore à explorer le soca avant de boucler cette boucle. J’essaie de ne pas avoir trop d’idées pré-conçues quand je compose. Cette année jai fait la musique de deux documentaires “le plan” et “the greater the weight”. Ça m’a donné envie de rassembler ce travail là, peut-être de le monter un peu différemment. Ça ressemble beaucoup à des trucs que jai fait 2001-2002. J’ai fouillé dans des vieilles sessions de cette époque-là, j’étais content d’avoir de belles archives.

Ton meilleur show?

Igloofest. Le plus gros, le meilleur, chez moi, devant les gens à qui je veux montrer la diversité dont on parlait tout à l’heure. Y a des gens qui sont venus me voir pour me remercier de jouer de la musique hawaïenne. C’était pas exactement ça, mais c’est cool, ils ont compris que c’était pas d’ici (du Québec) et ils ont aimé.

En tournée, j’ai vécu des belles expériences. Ici au festival Sónar, en après-midi, c’était super. Jouer dehors a un petit lustre de plus. Souvent on joue dans des univers carrés, comme des clubs ou des salles de spectacles. À l’extérieur on ressent plus la ville et le pays où on est. Face-T et moi avons joué à Cervantino au Mexique devant 6 000 personnes, dans une place historique . Des fois on s’en rend pas compte sur le coup, c’est après.

Qu’est ce qui s’en vient pour toi ?

On termine un album solo pour Face-T. J’ai fait la moitié des productions là-dessus. Scorpio B., qui fait plutôt du reggae roots, a fait l’autre moitié. J’attends aussi un remix de Schlachthofbronx. Boogat travaille sur un EP à sortir sur Masala/CISM ; j’aurai une ou deux chansons là dessus. Je conclus ce cycle là et je commencerai à travailler sur un nouvel album en 2012 sur Ninja Tune. La première impression c’est que ça ne sera pas un album aussi dansant que « Running High ».

Merci à Filastine, qui nous a accueilli sur sa merveilleuse terrasse du Raval à Barcelone pour cette entrevue.

Ne manquez pas le show de Poirier accompagné de Face-T, Boogat, Imposs, Mr. OK, et L’Xtrmst.Zen le 30 Juin à 22h. Et si votre chum/blonde vous force à faire le tour de la Gaspésie cet été, arrangez-vous pour être à Gaspé le 13 Août pour un spectacle autour de la mixtape Esperanto Sound System de Boogat et Poirier.

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