Boogat : la chance de s’amuser

Boogat était à Barcelone avec Poirier où il a performé plusieurs chansons de son dernier mixtape Esperanto Sound System au festival Sónar. De ses débuts hip hop aux albums plus lyriques de 2003-2004, il a toujours fait références à ses racines latines. Mais depuis quelques temps Boogat s’exprime en espagnol et donne l’impression d’avoir vraiment trouvé sa place. Son secret? Prendre des risques. S’amuser, toujours. Portrait d’un musicien qui s’est créé une place unique au croisement des genres.

Comment ça a commencé le hip hop pour toi?

Je suis tombé sur “Prose Combat” de Mc Solaar. J’ai réalisé que c’était possible de faire du rap en français. J’ai tout de suite commencé à écrire et à rapper. Ça m’a complètement interloqué, j’ai su que je ferais ça dans la vie.

Comment ça se passe quand t’écris?

J’ai eu plusieurs époques d’écritures. Avant j’allais loin dans mon cœur, dans mes émotions. Quand j’écrivais en français c’était très deep. Je cherchais beaucoup de rimes, de verbes, de vocabulaire. La langue française est très cérébrale pour moi. Puis on m’a demandé de faire des trucs en espagnol, j’ai commencé tranquillement. Vers 2008 tout ce qu’on me demandait était en espagnol. Vers ce moment là j’ai collaboré avec Roberto López Project, avec Poirier, avec Pawa Up First. Je suis plus allé chercher dans la rythmique. Je pense que mon espagnol est moins poussé que mon français. En espagnol je vais à la base, sans complications. Je cherche quelque chose de plus le fun en spectacle. Ce que j’ai fait en français est plus… velouté.

Donc la période des paroles vraiment personnelles de “pattes de salamandres” et “tristes et belles histoires” c’est terminé?

Présentement je suis dans un mode espagnol. C’est fou parce que j’ai passé dix ans à essayer de faire des trucs en français au Québec pour être compris. Mais dès que j’ai commencé en espagnol ça a spreadé plus. Je sais pas c’est quoi la formule, mais les gens aiment mieux quand je suis en espagnol. Et moi je m’amuse plus. Il y a un moment en français où j’ai oublié que le but de tout ça c’est de se faire du fun. Si tu te fais pas de fun, c’est sûr qu’il va rien arriver d’intéressant. Présentement je m’amuse beaucoup, donc je vais rester dans cette zone là.

Comment t’en es venu à faire Esperanto Sound System avec Poirier?

J’ai fait une chanson avec Ghis (-lain Poirier). Il m’a dit vouloir la sortir sur ZZK -à prononcer zizek-, un label argentin. Je pensais pas qu’il serait capable de faire ça, mais boom ç’est arrivé! Après j’ai chanté sur Que viva sur “Running High”, puis j’ai fait un featuring sur Kalima Shop Titi remixé par l’argentin Remolon. Je me suis rendu compte que je devais sortir quelque chose tous les six mois. Je n’avais aucun matériel en espagnol pour faire des shows. Donc j’ai commencé à faire des mixtapes. On a fait “Que pegue duro y violento”  il y a un an. Ça a été téléchargé presque 7000 fois. Six mois plus tard on a fait Esperanto Sound System sans trop réfléchir. Aussitôt que je trouvais un riddim qui me plaisait je demandais c’était quoi. Ghostbeard, Bendude, les gars de Masala, beaucoup de monde m’ont aidé à trouver les beats. Après j’éditais les beats et je m’enregistrais moi-même. Ça s’est fait à la bonne franquette. J’ai fait le double des chansons qui se sont retrouvées sur les mixtapes. Maintenant on est presque à six mois de la dernière sortie, alors il y a un EP qui s’en vient en Août. C’est un travail constant, il faut garder la sauce vivante et chaude.

Est-ce que tu fais encore des beats?

Oui. C’est très fusion, comme depuis toujours. En français je m’en rendais moins compte. Aussi je pense que rapper en espagnol sur un beat fusion latin ça a plus d’écho.

Est ce que tu te sens plus libre de rapper en espagnol?

Ça fait plus de sens. Ma démarche a toujours été de mélanger le hip hop avec le traditionnel latin. Ghis m’a présenté la scène électro latine, cumbia, etc. Tout d’un coup je me suis dit Wow! Ça existe! Je suis pas tous seul sur la terre à faire ça. Alors j’ai sauté à pieds joints là dedans.

Tu sembles avoir beaucoup d’énergie en ce moment. T’es dans une bonne vibe non?

Quand je faisais des truc en français c’était: tu fais un album, t’essaie d’être booké, tu fais des featurings, nanana… Il y a eu un moment, vers 2000, où le rap francophone québécois était vraiment un fait immigrant. Pis ça a changé complètement, vers un fait québécois (pure laine). Je pense qu’il y a pas beaucoup de place pour un truc pas blanc francophone dans le hip hop québécois maintenant. C’est correct, c’est quelque chose qu’il faut que les gens s’approprient. Mais moi j’ai toujours été le cul entre deux chaises. Je faisais quelque chose de trop intello, trop multi-instrument pour être dans cette scène là. Dans la scène worldbeat, j’étais trop rap. Maintenant je suis quelque part où c’est vraiment quelque chose d’autre, et je suis à l’aise, et le public est à l’aise aussi. C’était la suite logique des évènements.

Parle moi de buen policia.

À Montréal la police a tué Freddy Villanueva, un jeune de 18 ans. J’avais un riddim, je cherchais sur quoi écrire et ça fittait. La semaine passée la police a tué deux autres personnes. Il y a un problème profond avec la police, dans le monde entier. Ça vient du fait que c’est la police, tout simplement. Freddy c’est quelque chose de Montréalais, je voulais faire un clin d’oeil à ça.

Esperanto Sound System pour moi ça représente Montréal et sa diversité…

Si t’enlève les nationalités tu perds beaucoup de la saveur de la ville. Montréal est une des places où ça se passe mondialement. Beaucoup de monde essaient de représenter Montréal, je sais pas jusqu’à quel point ils réussissent. Moi j’ai juste lancé quelque chose au monde, je sens que les gens s’identifient à ça. Alors on va continuer sur cette lignée là.

Quand tu voyages avec ce son là est ce que les gens sont surpris quand tu dis que tu viens de Montréal?

Les gens embarquent à mort. Si je dis que je suis Montréalais et que je rappe en français, ouaff… Je peux en parler parce que je l’ai fait pendant dix ans. Au niveau international les gens se disent t’es en anglais, en espagnol, tes références sont fucked up… whoa. Même quand je parle en espagnol, c’est pas une structure normale espagnole. Les gens comprennent ce que je dis, mais de par mes références et la façon dont mes idées sont structurées, ils voient clairement qu’il y a quelque chose d’autre derrière. Les gens sont curieux. Ça ajoute un intérêt, localement et mondialement.

T’es né de parents mexicains et paraguayens?

Oui.

T’es allé aux deux places?

Oui.

Ça t’a influencé musicalement?

Oui c’est sûr. C’est aussi la musique que mes parents écoutaient qui m’a influencé. Mais quand je suis en espagnol j’essaie pas de faire ce que les gens qui vivent en espagnol font. Ils le font déjà! J’essaie vraiment de mettre mon bagage de québécois francophone pour donner une profondeur différente. Je veux que ça soit différent et unique.

Qu’est ce que tu retiens des tournées où tu as sillonné le Québec?

Tourner partout au Québec, je fais ça à l’année longue. C’est super positif. C’est la meilleure place pour tourner. C’est ce que je suis. Le Québec c’est pas juste une place francophone. Ça me fait tout le temps rire quand les gens me disent que je ne suis pas québécois. Non. Je suis né au Québec. Il y a plein de qui sont nés au Québec, qui parlent d’autres langues et qui veulent entendre autre chose. J’adore tourner au Québec. Mon but premier en tant que musicien c’est de tourner à un niveau local. Si après on peut avoir le reste du monde, c’est un bonus. Mais je crois très peu aux gens qui font un album quelque part et qui ne sont populaires qu’à 4 000 km de chez eux.  Je suis au Québec, ce que je fais est unique ici. C’est ça mon edge.

Poirier: Tout ce qu’on a joué à Sonar à Barcelone aujourd’hui, on a tout fomenté ça à Montréal. C’est notre laboratoire. On a élaboré ça au Québec entre autres aux soirées Nuvo Tumbao de Boogat et à mes soirées Karnival.

B: Depuis deux ans je réfléchis beaucoup là dessus et je pense que la seule chose qu’on peut présenter c’est ce qui est unique chez nous. Si c’est unique chez toi c’est unique mondialement, point. Internationalement c’est pas intéressant de resservir au gens le même truc qu’ils peuvent déjà faire chez eux. C’est super important d’amener ce que tu es, où tu es, ce qui arrive dans l’ambiance et la mentalité générale de la ville ou du pays d’où tu viens. À partir du moment où tu comprends ça, il y a quelque chose de vraiment intéressant qui arrive localement et mondialement.

Est ce que tu penses que t’es reçu différemment ailleurs qu’au Québec?

Les gens sont pareils un peu partout. Les foules se comportent comme des foules. Au Québec les gens sont hyper réceptifs. Je trainais le hip hop queb franco sur mes épaules et j’essayais de rendre ça attrayant. Depuis que je fais ça en espagnol sur quelque chose de plus dansant, les gens acceptent ça deux fois plus. C’est comme ça ailleurs aussi. Les gens ont beaucoup moins de préjugés qu’on pense.

Ça fait presque 15 ans que tu fais de la musique. Peu de monde au Québec a cette durée de vie musicale. C’est quoi ta recette?

Tu dois t’amuser. Si tu te fais chier sur un stage, c’est impossible que le public aime ça. Tu dois te mettre à des places où ça va être tout le temps le fun. Alors tout devient facile. Les gens voient la musique comme un désespoir, ils se disent qu’il faut absolument que ça marche. Alors que c’est un travail. Si c’est plate, tu fais autre chose. C’est pareil en musique. Si ça ne marche pas avec qui tu fais de la musique, dans un certain contexte, alors tu changes. Je suis quelqu’un qui a beaucoup essayé de me renouveler, je me suis beaucoup mis en situation de danger où j’ai pris des risques musicalement. Par exemple je joue avec un groupe de salsa (Roberto López Project). Quand Roberto m’a demandé de faire des percussions et des chœurs de salsa, ce pourquoi je ne suis pas vraiment formé, je l’ai fait et c’est tout. J’ai du fun, j’apprends. J’ai eu la chance de croiser beaucoup de talent, et j’essaie de me mettre dans des situations où je suis avec des gens qui ont plus de talent que moi. Le talent ça te monte vers le haut. Beaucoup de monde se laisse tirer vers le bas. Faut chercher à se mettre en contact avec des gens meilleurs. Quand les sous sont pas là, que c’est pas le fun et que tu sais même pas comment tu vas faire, t’arrêtes, c’est normal. Mais si c’est super le fun, que les sous sont pas là et que tu sais pas comment tu vas faire, tu vas trouver la manière d’arriver. C’est mon modus operandi. Je l’ai déjà perdu, mais c’est Ken Lo Craqnuques qui m’a dit dude fait toi donc du fun. Des fois t’oublies. Comme en grandissant, la société te façonne. J’ai un enfant de 3 ans, il me fait redécouvrir des choses, c’est pareil. Il faut pas oublier de s’amuser.

L’artiste le plus prometteur à Montréal en ce moment?

Heavy Soundz (http://heavysoundz.bandcamp.com/) mélange le hip hop, la salsa dura des années 70 et le reggae. On a parti l’étiquette Del Mondongo ensemble. Alquimia Verbal est aussi à surveiller. Ce sont deux frères qui font du bon rap boom bap.

À quoi peut-on s’attendre de toi prochainement ?

Un EP en Août, puis un album ou un autre EP dans six autres mois.

Alors t’es vraiment dans une logique de six mois en ce moment ?

Oui. Peu importe que tu fasses un album ou quatre tounes, ça dure six mois. Il faut se garder occupé. Au niveau des tournées c’est pas intéressant sans nouveau matériel. T’essaie de faire le plus de bruit que tu peux avec ce matériel là, puis tu continue.

Ne manquez pas le show de Boogat ce soir au festival de jazz, et en compagnie de Poirier le 10 Juillet prochain. Procurez vous la mixtape Esperanto Sound System (http://soundcloud.com/boogat/boogat-esperanto-sound-system-mixed-by-poirier), excellent compagnon de BBQ et cie.

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